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Traverser le sixième continent

Traverser le sixième continent

Qu’ont en commun Socrate, Xénophon, Lao Tseu, William Slim, l’amiral Nelson et Ernest Shackleton ? Ils sont tous cités en exemple pour leur capacité de « leadership ». Cette liste est l’œuvre de John Adair, un spécialiste du domaine qui a œuvré dans plusieurs universités britanniques pour former la nouvelle génération de leaders au service pas si secret de Sa Majesté.

John Adair définit le leader par l’orientation de ses actes et la direction qu’il donne, sa vision de l’étape suivante, qu’il oppose au gérant (manager) qui impose une idée de contrôle et d’administration.

Socrate et Xénophon ont créé puis développé la philosophie dans un but culturel pour le premier et plus militaire pour le second… Lao Tseu a fondé le taoïsme, William Slim a combattu pour l’armée britannique durant les deux Guerres mondiales et l’amiral Nelson a défait Napoléon à Trafalgar. Quant à Ernest Shackleton, il a participé à l’âge héroïque de l’exploration de l’Antarctique.

Ce dernier est donc une référence pour les Anglo-Saxons en tant que leader civil. Surnommé The Boss, cet Irlandais né en 1874 a multiplié les passages en Antarctique. En 1909, il devient le premier homme à diriger une expédition qui s’approche à moins de 200 kilomètres du pôle Sud. Anobli par le roi Édouard VII, mais devancé dans la conquête effective du pôle par le Norvégien Roald Amundsen, il monte un nouveau projet : traverser le continent…

C’est au cours de cette expédition qu’il réalise quelques exploits. Dans son trajet de la mer de Weddell à la mer de Ross, son navire est prisonnier des glaces durant plusieurs mois. Les hommes débarquent pour échapper à la pression de la banquise. 28 naufragés parviennent à survivre durant 22 mois, malgré des températures à -45°C. Engagée en pleine Première Guerre mondiale, l’expédition ne reçoit pas de soutien de la part du gouvernement britannique. Même si l’objectif de traverser l’Antarctique n’a pas été atteint, l’exploit de voir toute l’expédition survivre a marqué l’histoire britannique.

Cent ans quasiment jour pour jour après cette tentative infructueuse, mais héroïque, l’arrière-petit-fils d’Ernest Shackleton a eu, lui aussi, l’envie de vivre l’aventure comme les pionniers. Évidemment, l’époque n’est plus la même. Les conditions ont largement évolué. Le système de positionnement par satellite et les tissus respirants – pour ne citer que ces deux exemples – rendent la tâche autrement plus aisée.

Cette fois, pas question de laisser le bateau Endurance se faire prisonnier des glaces. Inutile d’apprendre à chasser le phoque ou le pingouin. Patrick Bergel, l’arrière-petit-fils, roulera en Hyundai…

Inspirée par l’histoire de Shackleton, largement racontée et photographiée, la marque Hyundai a mis au point cette mission de 30 jours, 20 heures par jour sur 6 000 kilomètres.

Sièges chauffants et Bluetooth

Première étape : préparer le véhicule. Un Hyundai Santa Fe 2.2 CRDI totalement d’origine (au début). Il est ensuite passé dans les ateliers d’Arctic Trucks pour y inclure un réservoir de 230 litres et un système de préchauffage pour démarrer dès -18°C. La suspension a été modifiée, relevée et le bas de caisse adapté pour recevoir d’immenses roues de 38 pouces. La transmission a également été travaillée pour pouvoir rouler à une vitesse moyenne de 27 km/h sur la neige.

Le reste n’est qu’une question de logistique. Le carburant utilisé est le seul disponible sur le continent : celui réservé aux avions. Et la pression des pneumatiques est descendue à 0,1 bar.

Même si le Santa Fe a reçu de larges améliorations, il n’a pas été conçu pour traverser l’Antarctique. L’arrêt le plus long du voyage n’a pourtant pas dépassé 45 minutes pour resserrer un boulon. Une surchauffe moteur a également été signalée.

Patrick Bergel raconte

« Nous avons déchargé la voiture sur une piste de glace bleue, face au passage de Drake, un glacier qui semble passer à travers deux montagnes. C’était un avant-gout des choses incroyablement belles que l’on a pu voir. Les premiers jours, jusqu’à Patriot Hills, nous avons roulé à travers des structures de glace formées par le vent. C’est incroyablement beau, avec un genre d’énergie cinétique, comme des sculptures de Brancusi qui auraient été enterrées et déformées. Il tombe très peu de neige en Antarctique, seulement quelques centimètres par an. Ce sont vraiment les particules de glace qui se déplacent. Dans notre expédition, il fallait choisir son chemin, plus que conduire.

Au Pôle Sud, nous avions la joie de nous retrouver au bout du monde. L’écologie devient un concept beaucoup plus évident. J’ai aussi pensé à mon arrière-grand-père qui a tenté plusieurs fois d’arriver à cet endroit. Ensuite, nous avons roulé vers le glacier Leverett qui reste assez méconnu. Nous avons pris une traverse qui ressemblait presque à une route et nous avons commencé à rouler à des vitesses raisonnables. La fin du glacier Leverett ouvre vers les monts Transantartiques. C’est incroyablement beau et personne n’avait encore posé les roues à cet endroit.

Arrive ensuite la région de la mer de Ross. Elle est alimentée par des glaciers qui se déplacent de deux à cinq mètres par an. Un itinéraire a été créé pour suivre une route qui évite les crevasses. Nous avons connu de longues périodes de jour blanc. Le niveau des nuages est incroyablement bas. C’était le cas jusqu’à Erebus, le seul volcan actif de la région. Mon arrière-grand-père l’avait gravi et j’avais vu des photos étant enfant. C’est vraiment spectaculaire avec des panaches de fumée et le Mont Terror à côté.

Parmi les derniers pièges du parcours, il y avait un champ de crevasses au bord de la base de McMurdo. La nuit, autour du camp, nous dessinions une limite dans la neige à ne pas dépasser. Même s’il n’y a pas beaucoup de dangers, il ne fallait jamais s’arrêter dans les champs de crevasses. »

Le voyage a duré un mois, un siècle après l’expédition Endurance. Ensuite, le Hyundai Santa Fe a été rapatrié en Europe pour une tournée promotionnelle. L’exposition dans un musée n’est pas d’actualité. Il sera renvoyé en Antarctique pour être utilisé par les scientifiques qui résident là-bas !

On est loin de la première voiture importée en Antarctique, par Ernest Shackleton (déjà) : une Scottish New Arrol Johnston propulsée par un quatre cylindres à vapeur refroidi par air de 15 chevaux…

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